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Portrait de quartier / La Maladrerie - Emile Dubois / Aubervilliers

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Fiction


Je m’appelle Uma, je vis au 5è étage d’une tour cubiste, j’ai un âge que je ne vous dirai pas et de la fenêtre de ma chambre je peux en voir des choses. Mon père est charmeur de cocodrilles, c’est pour ça qu’il est souvent en déplacement, il a un appartement au deuxième et ma mère est avec moi, enfin elle m’abandonne dans mon sommeil tous les jours dès six heures du matin pour aller distribuer le courrier du côté de Crimée. Mes parents se sont séparés lorsqu’il a fallu à ma mère plus de silence pour se reposer et à mon père plus de percussions et de mélopées pour se concentrer.

Quant à moi je ne fais pas beaucoup de bruit, j’écoute celui de mon univers intérieur.
Mon meilleur ami est un vieux veuf muet nommé Tété et mon alter ego un petit pitbull charmant qui est toujours avec moi.
Aujourd’hui, il fait beau, le soleil bondit et rebondit sur les vitres de la cité comme une balle de tennis neuve.
Je sors.

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Ma mère m’a chargée d’aller apporter un peu de mafé à Mme Pivoine, la plantureuse dondon du rez de chaussée. Elle nous donne toujours des confitures alors il faut bien lui rendre la pareille. Je déteste aller la voir, chez elle ça pue la vieille cocotte, elle a été parfumeuse aux galeries Lafayette alors elle me refourgue toujours des échantillons périmés. La vieille vicieuse ne manque jamais de me demander des nouvelles de mon père et puis elle soupire en disant ah Sali devrait se remarier une femme a besoin d’amour et elle jette une œillade de hareng saur au portrait de son prétendant Jean-Guy, un pauvre bougre qui la sort comme son caniche tous les dimanches.

En sortant, je suis passée voir Tété. C’est moi qui lui fais ses courses. Depuis la mort de sa femme, il ne sort plus. Et il ne parle plus non plus. Qu’importe, on se comprend avec les yeux. Ce que je préfère chez lui c’est qu’il ne change pas. Il est toujours égal à lui-même. Je peux passer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il est toujours debout dans sa cuisine devant son placard bleu, les yeux dans le vague. Les autres disent qu’il bugge que c’est un taré que mais moi je sais qu’il médite, qu’il voit très loin. Il est très concentré. D’ailleurs, un grain de riz lui suffit pour une journée. Je crois que c’est une méthode des moines tibétains. Il a aussi une drôle de façon de respirer, je ne l’ai jamais vu dormir ni même cligner des paupières. Tété est immuable, et c’est très confortable.


Sur la terrasse de Samuel L.Jackson terrasse, il y a le grand Samuel L.Jackson qui vocifère à son iphone des yes et des no énervés, il doit parler à son agent. Je l’entends dire qu’il peut aller se faire friter le cul à Honolulu.

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Hier à l’école, ils ont réussi à me foutre les jetons. La directrice avait convoqué toutes les classes et elle nous a fait un speech. Elle nous a parlé d’un animal rôdeur, un loup qui depuis plusieurs mois commet de graves méfaits dans notre cité. Il s’immisce dans les maisons et donne des morsures qui peuvent être mortelles. Elle nous a donc demandé d’être vigilant, de ne pas traîner dans les rues le soir, de faire nos devoirs et de se laver les mains après avoir éternué.
J’ai trouvé ça bizarre. Eric qui a redoublé plusieurs fois m’a dit que chaque année c’est pareil, ils inventent tout le temps quelque chose pour nous faire peur et qu’on rentre dans le rang bien gentiment. N’empêche, j’étais pas tranquille.

Pour me rassurer je suis allée voir Tété. De le voir aussi beau ça m’a fait du bien.
Des petites entailles autour de ses yeux, sur son front, aux coins de ses joues, ses rides parlent pour lui ce sont des rigoles dans lesquelles je me baigne et ses yeux ses yeux si purs diamants intacts qui ont traversé toute sa vie sans changer, quand il les plisse je crois qu’il pleure.
De sa bouche je ne dirai rien ou pas grand-chose elle est fermée par deux lignes égales, en pente douce d’est en ouest et ce petit dénivelé qui arrive jusqu’au menton rend un peu plus difficile l’accès des lacs jumeaux. Cet homme est une montagne qu’on rêve de gravir.

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Cet après-midi, en rentrant de l’école avec Aïssa et Djangou, j’ai croisé Jamie Lee Curtis, la conseillère municipale, elle avait une permanente bien réussie, des petites boucles en ressort qui gigotaient, ça m’a fait penser à des dizaines de queues de cochon en goguette. Elle était accompagnée par deux douaniers qui marchaient tellement vite que leurs matraques à la ceinture se balançaient comme une grosse mangue trop mûre et que Madame Curtis était obligée de courir derrière avec de petits pas rapprochés pendant que ses petites queues de cochon vadrouillaient sur sa tête.
On s’est dit qu’ils étaient peut être sur la piste du loup.

J’ai essayé les boucles d’oreille que m’a données ma voisine Atila. Ma voisine Atila elle est belle elle est chanteuse. Elle a beaucoup d’amis qui viennent le soir et des fois l’après midi, et quand ils sont là au bout de dix minutes, on entend les meubles qui bougent et sa voix rauque qui se met à danser. Dans la fumée de ses chants je vois des monstres coupeurs de têtes qui balaient l’air de leurs machettes pleines de sang.
Parfois le matin comme ma mère n’est pas là, elle vient prendre le café avec moi. On ne parle pas beaucoup. Elle a les yeux rouges et fatigués et quand je vais à l’école elle va se recoucher.

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Je tricote. C’est pas de mon âge mais hier il a encore gelé. Je fais une écharpe pour ma mère.
Par la fenêtre j’aperçois Samuel L.Jackson qui fait solarium sur sa terrasse avec sur le transat d’à côté une pépée blonde en bikini.

Hier soir, les douaniers ont fait une descente dans le quartier, ça m’a rendue morose. Il y a eu un important stock de fromage qui a disparu la nuit dernière. Ils cherchaient un coupable. On leur a dit que c’était le loup mais ils n’ont rien voulu entendre. Ils ont pris au hasard le petit Momo et Dario qui étaient dehors. La mère de Momo est descendue en furie, en voyant le fourgon qui partait avec son fils, elle a poussé un long cri de chouette qui a cassé les vitres de trois étages. Et puis elle a couru dans la direction du fourgon pour aller se rendre aux douaniers, en criant qu’on l’arrête elle à la place de son fils. C’est Djamel le père de Aïssa qui la rattrapée et c’est aussi lui qui a fourni le scotch pour réparer les vitres.

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Ce matin, moi, Samuel L.Jackson, je me suis levé de très bonne humeur. J’avais trouvé la solution à mes angoisses : je vais aller m’acheter un putain de réacteur à UV et je vais me gaver d’U.V. à m’en faire rôtir la peau parce que j’en peux plus de penser que dehors il y a des carcasses comme la mienne qui meurent de froid. Cette idée m’a requinqué et gai comme un pinson, j’ai décommandé mon coach sportif. J’étais tout joyce. J’ai même jeté ma télé par la fenêtre pour fêter ça. Parce que maintenant je vais avoir quelque chose de beaucoup plus efficace pour réchauffer mes soirées. Je vais commencer par aller à la banque pour pouvoir payer cash et épater la vendeuse avec tout mon oseille. Je me mets en route, je sors mon 4x4 non polluant, un vrai joujou, j’adore ça même pour faire trois mètres je prends ma caisse et dans ma papamobile je fais des petits signes aux gens qui me reconnaissent, un peu comme Queen Elisabeth mais en plus cool.

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Uma ! Le téléphone sonne, c’est ma copine Djangou qui me propose d’aller à la chasse au loup. Elle veut devenir détective. En la rejoignant en bas, je suis dépitée, je vois qu’elle est avec Merveille, sa petite sœur de trois ans. Merveille, elle a comme un tic, dès qu’elle voit quelqu’un, elle peut pas s’empêcher de lui balancer des insultes. Sale çaisfran et fils de pute sont ses préférées. A coté de ça, elle sait déjà lire mais la maîtresse veut qu’elle ne fasse que des coloriages.
Voyant ma tronche, Djangou veut me changer les idées. Elle me montre son nouveau tatouage. Comme elle en pince pour Henri, un grand du muret, elle s’est fait graver un gros H doré à l’épaule. Je lui fais remarquer que ça s’enlève pas et que si ça marche pas avec Henri elle aura l’air maligne. Mais elle a déjà pensé à cette éventualité : je pourrai toujours dire que j’adore les Héros, les Haricots, les Haltères, les Hiéroglyphes, les Hobbits
Et Merveille ajoute son grain de sel : ou les Henculés, ou les Héjaculateurs précoces, ou les Hanimaux.
-Oui, les Hanimaux on crie toutes les deux.
-Et sinon, Djangou, elles sont belles les Puma de ton petit frère
-Ouais si on mon père le voit avec il le tue, il fait les sacs des vieilles tous les matins avant l’école, alors petit à petit il amasse. Moi je voudrais le dire mais si jamais je le fais il va me balancer pour mon tatouage.
Atila vient vers nous, je suis bien contente qu’elle me fasse la bise en public mais elle ajoute qu’est-ce que vous faites ici les filles, la nuit commence à tomber, vous n’avez pas des devoirs ?

Sur la terrasse de Samuel L.Jackson, Samuel L.Jackson n’est pas là. Sur la terrasse de Samuel L.Jackson, il y a que la pépée blonde qui fait un sudoku.

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Moi, Samuel L.Jackson, j’arrive devant la Caisse d’Epargne. Il y a justement un type qui se barre. Au poil. Je me gare. J’enfonce ma putain d’AMEX dans le distributeur je tape 5 0 0 0, c’est cher ces conneries de réacteurs à U.V., j’attends et là rien. Rien ne sort. Et pourtant je suis pété de thunes. Les deux lèvres d’acier de ce putain de distributeur de mes deux restent obstinément closes. Bon, moi le king of cool je vais pas me biler pour ça, ils vont me régler ça bien gentiment dans l’agence.
Et là j’essaie d’ouvrir la porte vitrée de cette Caisse d’Epargne de mes couilles. Ca doit être automatique mais je suis devant et ça s’ouvre pas, je m’apprête à donner un coup dedans quand j’entends je t’ouvre si tu me signes un autographe, ça vient d’un gamin haut que trois pommes qui me tend un bout de papier froissé, je lui tire la langue pour lui faire passer le goût du chantage, avant d’être bousculé par sa mémé avec son chariot de courses qui appuie sur le bouton à gauche et qui rentre. Putain elle en a dans le ciboulot la vieille. Pour lui faire les pieds, elle et son petit chiard je les double.

A l’intérieur de l’agence, j’explique mon cas au guichetier, un jeune pou obséquieux avec une coupe à la Waddle qui fait semblant de compatir vous êtes le septième aujourd’hui à qui ça arrive en me montrant d’un signe de tête une demi-douzaine de personnes au regard morne qui font le pied de grue sans broncher.
-Qu’est-ce que vous attendez ?
-Rien on subit me répond une femme à l’habit bariolé.
-On respire, on se calme avant de repartir me dit l’un d’eux.

Il y a Laurent qui allait s’acheter une paire de Nike parce que sans ça t’es un looser
Il y a Nora qui allait faire ses courses chez Franprix, faut bien nourrir sa famille même si les prix ont encore augmenté
Il y a Ahmed qui allait acheter un nouvel écran plasma pour être à la pointe de la mode
Il y a Oumou qui allait payer la cantine de ses gosses pour pas être en retard comme d’habitude
Il y a Tagama qu’était parti acheter des cigarettes parce que ça le stimule quand il compose
Il y a Kim et sa copine qu’étaient parties s’acheter des strings pour être des femmes libérées
Il y a Abel qui vient d’enterrer son père et qui veut payer les croque-morts pour que son daron aie la paix dans l’au-delà.

Et le pou reprend : Monsieur ce qui vous reste à faire c’est surveiller votre prochain relevé et revenir nous voir si vous constatez un débit anormal, à ce moment là on vous remboursera
-T’es prêt à signer ce que tu dis
-Ah non moi je ne fais pas ce genre de choses
Et je lui fous un pain dans la gueule, bah moi je fais ce genre de choses -Monsieur Jackson vous ne pouvez pas agir comme ça en présence de mon petit fils vous êtes un modèle pour lui s’égosille la vieille derrière moi. - Lâchez-moi la grappe avec vos modèles qui doivent bien se tenir même quand on les encule, être modéré et tout. La correction et la politesse sont la cage de l’homme civilisé.
- Non mais c’est facile pour vous Monsieur Jackson dit l’employée en jupe panthère qui sort du bureau d’à côté, vous avez du fric et vous êtes habitués à ce que les gens fassent vos quatre caprices, moi je suis pas une star hollywoodienne, si je veux pas perdre mon boulot il faut que je ferme ma gueule quand on m’emmerde
Tandis que le petit pou file chuchoter dans le couloir, le vigile, un gros ours stylé avec une montre Hugo Boss croit qu’il va m’apprendre la vie : T’esquinte pas le gosier négro, ils te croient pas ces enfoirés de fils de pute ils te considèrent pas d’un regard, pour eux t’existe pas t’es pas plus qu’une vulgaire mouche qui vole 
Et là je lui sors : Si c’est votre kif de vous faire entuber avec le sourire libre à vous, moi j’ai pas envie d’être un castré de la life.
Le petit pou revient avec son directeur, une face de souris joviale qui me récite son texte : on ne peut rien faire monsieur c’est pas de notre faute c’est la machine, ce sont les aléas de notre monde moderne
Et là j’explose : je m’en branle de ta machine, ce que je veux c’est mon fric ! T’es le directeur fais quelque chose prends tes responsabilités et pan je lui fous un pain dans la gueule pour lui montrer qu’il peut encore sentir quelque chose, pendant que j’entends la vieille qui lâche de sa voix fluttée : c’est vrai que maintenant on met les gens en face de machines pour qu’ils se fassent avoir tous seuls comme des grands et qu’ils ne puissent rien faire à part se péter une durite ou se claquer un AVC.
Et alors le mickey avec son nez qui saigne commence à avoir les foies : Victor attaque qu’il lance au vigile. Mais le gros ours stylé n’attaque pas, il s’écroule de tout son long sur le sol, et éclate en sanglots déchirants. Et c’est justement le moment que choisit Jamie Lee Curtis, la conseillère municipale pour venir faire un virement.

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Uma : Samuel L. Jackson est resté longtemps absent, j’ai vu que la pépée blonde s’ennuyait toute seule sur sa terrasse, j’en ai parlé à ma mère et on l’a invitée à prendre le thé. La pépée blonde s’appelle Frida, elle était très reconnaissante de l’invitation, comme tout le monde la solitude ça l’écrase. Mon petit pitbull lui a fait une très bonne impression, elle dit qu’il a été très bien élevé. Et elle en sait quelque chose : elle est psychologue pour chiens à Hollywood. Elle s’occupe de redresser la cervelle à des canidés en détresse qui souffrent de phobies irrationnelles à l’égard des grille-pains ou des sols en lino et qui sont pleins d’obsessions étranges comme mordre des cailloux ou pisser sur des pneus de tracteur. Aux Etats-Unis, c’est une star, elle a une émission à elle qui passe en prime time. Ce que j’ai appris avec les gens très très riches dit-elle en reprenant des pistaches, c’est que l’argent vaut tous les mots. En leur faisant payer très cher vos services vous parlez la même langue qu’eux. Moi maintenant je facture 100 000 dollars la consultation privée et grâce à cela ils sont vraiment attentifs.

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Uma : On est entrés en guerre hier. Les hommes ont commencé une battue, il faut trouver le loup, ils disent que c’est la grosse cité voisine qui nous l’a envoyé, qui s’en est débarrassé. Ils disent qu’ils veulent tuer le loup, mais ils savent qu’ils ne le trouveront pas, on raconte qu’il y a des femmes qui le cachent chez elle émues par ses blessures, on raconte même qu’une fois il y en a une qui l’a soigné comme son propre fils. Elle venait d’avoir un nouveau né et elle le faisait dormir dans le même berceau que le bébé. Un jour, les agents de la DDASS sont venus, ils ont crié au loup, la femme a dû leur donner son bébé et le loup est parti. Depuis il est devenu plus méchant, il a pris plusieurs apparences et récemment il a failli bouffer Toé à la laverie automatique.

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Depuis deux jours je ne mets plus la main sur mon petit pitbull. Il était dans ma poche, j’ai dû le laisser tomber. Les gens disent qu’il s’est fait manger par le loup.
Ce soir je le cherche.
Attention petite ! A te promener toute seule à cette heure, tu vas croiser le loup.
La lumière des lampadaires nasille et je ne serais pas étonnée de voir débarquer Robocop dans cette arène blafarde de diagonales et de cubes mais de loup, point. Et toujours pas mon petit pitbull.

Je croise Djamel, le père d’Aïssa qui a toujours les sourcils froncés. Il me sourit tristement en me frottant la tête :

Je suis sorti dehors dans la nuit à cette heure parce que je me tournais et retournais dans notre lit. Le sommeil a emporté ma femme et mes enfants, j’ai vu leurs fronts détendus, leurs bras alanguis, emportés loin de moi dans un voyage magique d’apaisement et d’oubli.
Mon rythme se ralentit, ma main se pose sous mon menton mais je n’arrive pas à dormir je n’arrive pas à oublier
Je suis sorti dehors dans la nuit à cette heure parce que j’ai honte et que je voulais cacher mon visage rouge de la lumière.
Je suis sorti dehors dans la nuit à cette heure parce que je n’arrive plus à caresser les beaux cheveux de ma femme.
Je suis sorti dehors marcher dans la nuit à cette heure parce qu’à l’intérieur j’ai peur. Peur de moi et de ma colère.

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Jamie Lee Curtis pousse la porte de l’agence : Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Oumou : Il se passe qu’on est tous en train de se faire escroquer, on a voulu retirer notre argent au distributeur dehors et il a bouffé notre fric

Ahmed : C’est vrai qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond

Nora : Moi je crois que si on en est là aujourd’hui c’est parce qu’on a passé notre vie à ne rien faire, à se laisser faire, le problème vient justement du fait qu’on a fait tout ce qu’on nous dit de faire

Kim : ouais, mais on ne sait pas ce que ça veut dire croire en nous

Sa copine : et puis on a peur de l’ailleurs alors on marine dans notre jus

Oumou : moi je crois qu’il y a quelqu’un dehors qui ne nous aime pas et qui s’amuse à nous faire morfler

Laurent : mais qu’est-ce que tu veux faire ? Je me rends bien compte qu’il y a une erreur quelque part. Mais on a l’impression que quoi qu’on puisse faire tout est déjà tué dans l’œuf

Tagama : regardez chez moi il y a une fuite d’eau depuis deux mois mais personne ne bouge avec ma femme et mes gosses on dort dans la cuisine, on nous dit il y a pas de sou mais moi il faut bien que je trouve des sous pour payer le loyer

Abel : La vie est dure, on n’est qu’une infime partie d’un grand tout disloqué

Le gosse : mais tu crois quoi mon pote ? que la vie est rose et qu’on n’est pas tous nés pour se faire enculer jusqu’à l’os ? Non, le seul truc à faire c’est de se trouver du côté de ceux qui s’en mettent plein les poches

Alors là j’interviens : Bon là ça suffit maintenant. Je peux pas laisser dire ça. Je comprends pas : vous avez du style et c’est un sang neuf qui coule dans vos veines, c’est vous l’avenir, alors pourquoi se résigner ? Et toi petit pionnier, t’es un vrai warrior alors respecte-toi, crois en toi parce qu’il n’y a personne qui le fera. Tu te prends pour un naze ? Il y a un gars qui dit et je le crois que tout homme ou animal qui peut regarder un autre homme ou animal dans les yeux est son égal.

Le gosse : C’est vrai ça j’entends dire ça à l’école, ici on fait semblant que tout le monde est égal, qu’on part avec les mêmes chances mais la vérité c’est que mon père il est pas médecin ou avocat, qu’il est pas abonné à Télérama

Et je lui rétorque : Je sais mais vis avec ton temps petit, le vrai courage c’est pas de profiter du bras long de papa c’est de dire me voilà !

Le vigile : C’est facile à dire, nous on peut percer comme musicien, armoire à glaces ou basketteur, on a le droit d’être artiste ou sportif mais aux affaires publiques y a personne !

Et alors là j’ai un éclair de génie. Je me dis qu’il ne faut pas perdre une occasion de s’instruire et que c’est pas si souvent qu’il y a matière à faire un beau débat avec des belles questions de société et tant qu’à avoir perdu 5000 balles et ma matinée autant que ce soit pour la bonne cause. Vous savez quoi je dis à l’assistance, on va prolonger ce débat, on va aller se poser le cul à l’hôtel de ville comme ça, à la bonne franquette, quelqu’un va aller chercher des bières et on va discuter ensemble, on va faire un beau débat bien gentiment. Tagama, c’est toi qu’a dit que tu voulais des travaux dans ton immeuble. Oui mais on m’a dit qu’il y avait pas de sous. T’inquiète, si ça plaît au maire, il y en aura des sous.

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Moi, Uma je continue mes recherches. Mais je ne retrouve toujours pas mon petit pitbull. Je croise Henri. Il me serre la main et il passe son chemin :

A l’heure où vous fermez vos paupières, on a hissé nos bannières, c’est ouvert
C’est la nuit et la lune et toutes les maisons sont complices,
c’est l’heure de notre revanche, l’heure où la famille reprend ses droits.
Chacun à son poste, on est prêts à exaucer tous vos souhaits
On travaille à vous rendre la nuit plus facile
on se plie en quatre pour que vous puissiez un instant sortir de votre peau d’homme
Mais moi qui connais l’envers du décor, moi qui en vois les coutures
Moi ça ne me fait plus rêver alors je marche
Je ne cours pas, je ne cours jamais, car je sais que celui qui court s’est déjà trahi
Moi qui suis un putain de capverdien qu’a jamais vu la neige, tout ce que ce que je veux c’est aller me vider la tête au pôle, m’enfouir pour ne jamais revenir dans la ouate de cette couverture blanche, assister à la fonte des glaces, voir les pingouins dans la merde et les aider à faire des glaçons.

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Moi, Samuel L.Jackson, je les ai tous fait monter dans mon 4x4 non polluant et nous voilà partis pour l’hôtel de ville. Je brûle les feux, je suis en liesse et mes copains avec.
Allez venez, on va faire un brasier, un beau feu de joie comme ça fait longtemps, un grand barbuc, il y en aura pour tous les goûts ! C’est pour la convivialité, le vivre-ensemble, yeah ! On va mettre les points sur les i et les barres sur les t ! Je rugis comme un lion, je me sens plein d’exaltation.
Jamie, vous avez des couilles, je lui dis en lui mettant la main sur la cuisse
Et là elle se rebiffe la frisée :
Et ho c’est quoi le courage, un apanage viril ? Et Rosa Luxemburg et Louisette Ighilariz et Aung San Suu Kyi ? Je peux vous en citer à la pelle, alors stop à votre sexisme à la con, arrêtez-moi là je descends, je prends un Velcom. Elle ouvre la portière et elle se barre la connasse ! Bon, c’est pas grave on va en profiter pour aller s’acheter des bières. Je reste en double file pendant que le gosse et Tagama font une razzia au rayon alcool. Ils reviennent avec un maxi pack de 32. On en a au moins trois chacun, c’est la classe ! On siffle nos bières les unes après les autres, ça coule à flots dans la bagnole, on est aux anges, on voit même pas passer l’embouteillage.
Coucou, je regarde dans le rétro, c’est cette conne de Curtis qui nous double sur son Velcom.
Devant l’hôtel de ville, j’effectue mon plus beau dérapage, dans Shaft j’ai pas fait mieux.

On est accueillis par Monsieur Cerbère, le directeur de cabinet du maire Monsieur Bouche qui quand il l’ouvre ne dit que des conneries. La vieille, qui a piqué son flingue au vigile, est folle de joie, elle se fend la poire comme une gamine en visant les lustres. Grâce au boucan, il y a Bouche qui descend dare dare et c’est Ahmed un peu éméché qui va le tirer par sa cravate : il y a quelque chose qui tourne pas rond ici et nous, on est venu en découdre avec vous.

Et on lui parle de notre fric avalé par ces connards de l’écureuil
De l’état de l’immeuble de Tagama et des autres immeubles à côté
De l’argent qu’on dépense pour des trucs à la mode et pas pour des trucs qui servent à vivre
On lui parle des gosses qui dorment dans des poubelles
Des femmes qui se terrent chez elles avec un cancer du sein
Des conseillers d’éducation qui orientent les élèves vers un BTS pressing
Et on lui dit que le vrai problème
C’est la pauvreté
Les inégalités qu’on fait semblant de ne pas voir
Et la destruction du langage, de la pensée, de l’action, de la connaissance, de la volonté par les politiques

Et là-dessus, Tagama dégobille sur le marbre des escaliers. Il a bu trop de bière, il a pas l’habitude.
Le maire aboie : Jamie, vous ne savez pas les tenir
-Comment ça pas les tenir et la démocratie participative et le droit d’expression qu’est-ce que vous en faites qu’est-ce que je suis moi une potiche un pion qui cache le pot aux roses, prenez vos responsabilités. Elle s’en étouffe.
La vieille, qu’a finit de vider tout son chargeur, ne perd pas le nord : bon qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Nora : On invente une solution pour se sortir de cette panade
Oumou : J’ai lu quelque part que le processus de création c’est la désobéissance
Nora : Et la désobéissance dans le monde où on est rendu, c’est un acte civique
Tagama : eh bien, on n’a qu’à capturer le maire
Et là j’entends le maire qui déglutit : Me prendre en otage ? Et moi qui me tue à dire aux entreprises et aux médias qu’il n’y a pas d’insécurité dans ma ville

-De quelle insécurité tu parles ? je dis
L’insécurité moi, avec mes muscles, mon fric et mes deux gardes du corps je flippe encore. Tu ne peux pas te sentir en sécurité dans une vie sans poésie. Quand je croise un mec, la première chose que je regarde c’est ses yeux, je cherche la petite lueur, le truc qui n’appartient qu’à lui, son rêve secret. Moi tu peux tout me dire, il y a une chose que je croirai pas, c’est que t’as pas de rêve. Parce qu’ à 99% des cas je sais que tu fais semblant ou que tu te creuses pas assez les méninges et à 1% que t’es devenu un robot glacial tout juste bon à partir à la casse.
Et là j’ajoute, vous savez quoi, mes agneaux, vous savez ce qu’on va faire ? On va aller se mettre au vert et on va réfléchir ensemble sur tout ça bordel. On va aller se faire griller des chamallow sur la plage et on va méditer tous ensemble sur notre sort, parce que pour l’instant le monde qu’on prépare à nos gosses, il est pas joli joli.
Alors, avec le maire sur les genoux de la vieille, on est tous partis, serrés comme des sardines dans mon 4x4 non polluant, direction l’océan.

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Uma : Et puis, à l’angle après l’épicerie de Monsieur Sidik, je le vois. Il a voulu se cacher, se détourner dans le repli du mur et de sa fierté il ne reste que la décision de sa patte, droite comme un bras planté dans le bitume.
Mon chien est mort. A côté d’une poubelle. D’un géant sans cul tendant son manche à air.

Pour oublier je me suis baignée longtemps dans les rigoles de Tété, en ressortant je ressemblais à une vieille pomme ridée.

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Quand on entendu vrombir le 4x4 non polluant de Samuel L. Jackson, on s’est tous précipités dehors. On n’ y croyait plus. Ca faisait tellement longtemps qu’il était parti. Samuel L. Jackson a ouvert le coffre et en a sorti le maire souriant jusqu’aux oreilles, ficelé comme un rôti et bardé de coups de soleil. Pourtant Oumou m’a dit plus tard qu’elle avait pris soin tous les jours de le badigeonner de karité.
Bien sûr la riposte n’a pas tardé, toutes les heures, des hélicoptères survolent la cité
Vous détenez un agent de la République, vous vous exposez à de graves représailles
Alors ils nous ont envoyé des rats mais les rats sont partis d’eux-mêmes. Puis ils ont lâchés des trombes d’eau, toute la cité était inondée. Le bureau de l’office HLM était devenu une piscine, pour une fois il servait à quelque chose.
Ensuite ça a été l’épidémie, tout le pays a eu des vaccins sauf nous, il paraît qu’on était déjà contaminé ou immunisé je ne sais plus.
Ça a duré des mois et puis ils se sont lassés, on a relâché le maire, il ne voulait plus nous quitter, mais on l’a foutu dehors, on l’avait assez vu.

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Uma : Cette nuit j’ai fait un rêve étrange
j’ai vu un monde qui ne ressemblait plus à rien
c’était après la disparition des animaux
il n’y avait que des poules grises rachitiques qui hantaient des mottes de terre clairsemées.
Le monde était bancal, creux et haut à la fois
On avait faim
l’eau avait tout recouvert et on vivait au-delà du troisième étage
j’ai vu des pères appeler leurs fils Papa, j’ai vu des vieillards en culottes courtes qui jouaient à Call of Duty
j’ai vu Mme Pivoine en minijupe qui sautait sur tout ce qui bouge
j’ai vu Atila, la reine des amazones, avec un sein coupé et un carquois
rempli de flèches
et puis au loin, sur un radeau qui flottait il y avait le grand Samuel
L.Jackson sur son cheval qui se cabrait
il apparaissait et disparaissait à la tombée de la nuit et au lever du jour, ne vous étonnez pas disait-il je ne suis qu’un pauvre mec qui a eu de la chance, la seule chose qui me différencie de vous c’est que j’y ai cru.

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Moi, Uma, dans la rue, je vois des gens qui brandissent des grille-pains, des passoires
Ils ont élevé des barricades pour se protéger des attaques de la grosse cité voisine et des petites cités des environs.
Et puis dès le petit matin, ils commencent à s’entretuer, certains se protègent avec un matelas.
Il n’y a plus d’arme depuis longtemps, il y a pénurie de balles et d’affûteurs de couteaux, les cordes sont élimées à force d’avoir trop servi, les pistolets sont tout rouillés et les cannes de hockey tordues. A tous les coins de rue, les vieux font des lance-pierre avec leurs dentiers, certains s’immolent de leurs bouilloires.

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La porte de chez Tété est ouverte, j’entends un bourdonnement, elle va et vient secouée par un grand courant d’air. J’entre, assaillie par une nuée de mouches. J’appelle. Personne. Dans la cuisine, le placard bleu est ouvert pour la première fois. Je m’approche, élargit l’ouverture du battant : des kilos et des kilos de fromage jaune s’amoncellent ; et nichées, englouties, des milliers de mouches festoient.
Au sol je trouve une lettre. C’est l’écriture de Tété.
Alors j’ai su qu’il était allé rejoindre sa femme.

Pour toi ma princesse je n’ai pas bougé, je suis resté sur la terre de ton père
entre ces quatre murs à attendre dans le gris de cette tour haute
Pour toi, nulle mer nul océan désert ou forêt où perdre mes yeux et plonger mon corps
De mon pays natal je n’ai gardé que les napperons à fleurs et les enluminures
Pour toi ma princesse j’ai construit un royaume dans le creux de notre lit
d’où l’on arrive sur une pirogue, où on a le droit d’avoir des enfants qui courent, qui mangent et qui rient, un royaume où les mots sont retrouvés.
Un endroit où il n’y a que toi et moi,
Que ton sourire et le mien qui s’édentent